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Banlieues (4) : La racialisation des questions sociales mène à une impasse
--> par Y.C
Du paternalisme de la gauche radicale « blanche » multiculturaliste

Certains radicaux « blancs », dont Emanuel Quadrelli et l’une de ses interlocutrices, se permettent de dicter aux révolutionnaires « non blancs » à quelles prétendues catégories « sociales » (en fait raciales ou pseudo ethniques) ils devraient appartenir sous peine d’être ostracisés. Ils distribuent de bonnes et de mauvaises notes à ceux qui seraient d’après eux, les bons et les mauvais « Blancs », les bons et les mauvais « Noirs » (surnommés « Oreos » aux Etats-Unis, « Bounties » en France, « Coconuts » au Canada, etc.), les bons et les mauvais « Arabes », ad nauseam.

Cette stratégie de disqualification utilisée par la gauche multiculturaliste « blanche », l’accusation de « trahir » sa prétendue « race » ou son prétendu groupe ethnique, ou d’être « raciste » parce que l’on refuse de diviser l’humanité en races imaginaires, fait bon ménage avec un opportunisme politique aux effets dévastateurs.

Face aux groupes identitaires « noirs » et racistes anti-Blanc (comme la Tribu Ka dissoute et reconstituée sous le nom de Génération Kemi Seba) ou aux lobbies ethniques avoués (comme le CRAN) qui veulent avoir le monopole de la représentation politique de leurs « frères et sœurs de couleur », la gauche multiculturaliste « blanche » ne trouve rien de mieux à faire que de se livrer à une surenchère racialiste. Cela lui évite de prendre à bras-le-corps les questions sociales qui concernent tous les prolétaires victimes de discriminations racistes en les noyant sous un verbiage nationaliste et « post-colonial » chic.

On peut comprendre qu’un groupe raciste et antisémite comme la Génération Kemi Seba en France (ou la Nation de l’islam aux Etats-Unis) ait intérêt à dénoncer les « Leucodermes » (les « Blancs »). Ou que le CRAN, dans un autre registre (républicain et citoyenniste), veuille plus de patrons, d’officiers et de journalistes « noirs ». En effet, ces deux groupes n’ont aucune intention de renverser l’Etat ni d’attaquer la domination capitaliste. Ils souhaitent juste une plus grosse part du gâteau et pouvoir exploiter leurs « frères » qui ont la même couleur de peau - ou tout simplement se constituer une petite niche politique.

Mais on ne voit pas bien l’intérêt de la racialisation hypocrite que nous proposent Quadrelli et ses interlocutrices « noires ». D’un côté, ils veulent absolument présenter les « banlieusards » et donc les émeutiers comme tous « Noirs » ; Quadrelli parle de « militants politiques noirs » et de « quartiers noirs » ; un peu gêné sans doute par l’usage systématique d’un mot aux connotations douteuses, notre anthropologue radical renvoie le lecteur à un livre d’un certain Alessandro Portelli, sans nous en expliquer son contenu (1). Il se contente d’une explication obscure : « Le mot “Noir” n’est pas utilisé pour désigner une couleur de peau objective, il désigne ceux qui deviennent noirs en raison de la catégorie politique et sociale dans laquelle ils sont placés ». Ce charabia ressemble comme deux gouttes de vase à la prose indigente des Indigènes de la République.

Et cette impression ne peut qu’être renforcée par les références de Quadrelli à Frantz Fanon et à une prétendue relation post-coloniale entre les centres-villes et les banlieues françaises.

O.S. déclare, en effet, dans son interview à Quadrelli : « le mot “Noirs” fait référence à tous ceux qui sont exclus de l’exercice de la domination, quelles que soient les gradations de la couleur de peau », ce qui correspond assez exactement à la définition du terme « indigènes » selon le mouvement des Indigènes de la République.

Quadrelli et ses interlocuteurs ont peur de dire que les banlieues ( plus précisément, les quartiers ouvriers au sein des banlieues) sont d’abord et avant tout des quartiers de prolétaires. Ils ont peur d’utiliser des mots comme « ouvriers » ou « prolétaires », comme si le fait de les remplacer par « non Blancs » ou « mauvais Blancs » (selon l’un des interlocuteurs de notre distingué anthropologue, en dehors des « Noirs » et des « Arabes », « beaucoup de Blancs dans les banlieues ont été actifs durant les émeutes ») pouvait résoudre le problème principal auquel nous devons faire face : une révolution est-elle possible aujourd’hui dans les grands pays impérialistes européens ? et quelles sont les classes et les couches sociales qui ont un intérêt primordial à renverser par la violence le régime d’exploitation capitaliste et à le remplacer par une société socialiste ?

Des Panthères noires aux Indigènes de la République

Quadrelli et ses « guérilleras » ne se contentent pas de nous emmener dans les sables mouvants de vieux concepts raciaux recyclés en pseudo « concepts sociaux » par un tour de passe-passe. Ils font aussi l’apologie des Black Panthers, selon une mode aujourd’hui très répandue.

Il est étrange que, après l’échec des groupes nationalistes noirs aux Etats-Unis, certains radicaux pensent encore que l’on sortira de l’impasse actuelle en répétant simplement les erreurs des années 60. Le programme fondateur, en dix points, des Black Panthers faisait référence à « Dieu », au « Créateur » et à la « Constitution américaine », et il mentionnait explicitement la « séparation » d’une nation noire. Il prônait un bon gouvernement noir, de bonnes coopératives noires, c’est-à-dire un bon capitalisme noir : « les moyens de production devraient être enlevés aux capitalistes et placés dans la communauté afin que celle-ci puisse s’organiser et employer tous ses membres afin de leur offrir un niveau de vie élevé » (point 2). Ceux qui ont encore des illusions sur les Black Panthers devraient lire les ouvrages d’Elaine Brown (A Taste of Power) et de David Hilliard (The Side of Glory), deux témoignages écrits par d’anciens dirigeants des Black Panthers. Il est difficile, après avoir refermé ces deux livres, de croire encore que le BPP était une organisation féministe ou révolutionnaire socialiste.

En dehors du droit à défendre sa liberté avec une arme (droit garanti en théorie par la Constitution américaine), les idées du BPP n’étaient pas si différentes de celles des artistes français de rap actuels qui incitent les victimes du racisme à créer... leurs propres entreprises. En fait, c’est déjà ce que font beaucoup de Franco-Africains et de Franco-Maghrébins, parce qu’ils n’ont pas envie d’attendre dix ans avant d’obtenir un boulot mal payé dans le secteur privé. La « bourgeoisie noire » a déjà son lobby (le CRAN, le Conseil représentatif des associations noires). La « Beurgeoisie » est un peu en retard en termes d’organisation mais, grâce au Président Sarkozy et à l’UMP, elle a déjà deux icônes : Fadela Amara (secrétaire d’Etat chargée de la politique de la ville - donc des banlieues) et Rachida Dati, ministre de la Justice, toutes deux filles de travailleurs maghrébins. (Rachida Dati, après sa nomination, a d’ailleurs été accueillie par une émeute... chaleureuse de Franco-Maghrébins quand elle a visité la cité des Minguettes où elle a vécu durant son enfance et sa jeunesse et où de véritables émeutes se produisirent en 1981 et 1983).

À « gauche », un seul groupe significatif essaie d’ethniciser les questions politiques d’une façon radicale, du moins sur le plan purement verbal : les « Indigènes de la République ». Mais la plupart de leurs exigences sont en fait très modérées et pourraient être facilement intégrées dans les programmes officiels des partis bourgeois. Pour le moment, étant donné sa composition sociale, et si l’on en croit les professions des 300 fondateurs qui ont signé l’appel, ce mouvement ressemble beaucoup plus à un lobby d’enseignants, de travailleurs sociaux, et de cadres ou politiciens du PCF, qu’à une organisation de masse « noire » ou « non blanche ».

Si la « fierté ethnique » peut être une arme puissante pour les minorités, elle n’est politiquement intéressante, pour les révolutionnaires, que si elle conduit à une perspective de changement social radical. Quand Malcolm X fut emprisonné pour proxénétisme, et qu’il comprit qu’il pouvait être fier de sa couleur de peau, de ses racines africaines, quand il appartenait à la Nation de l’Islam, groupe aux théories séparatistes, racistes et antisémites, il ne constituait pas une menace pour le capitalisme américain. Il ne commença à devenir dangereux que lorsqu’il élargit lentement sa vision du monde, même s’il garda ses convictions religieuses.

La référence à la « négritude » des opprimés ne résoud rien : cela n’empêche pas les « Noirs » de rêver ou de chercher à grimper l’échelle sociale par tous les moyens, y compris sur le dos de leurs « frères de couleur », comme les interviews de Quadrelli le dénoncent avec raison.

Promouvoir la « négritude », ou dénoncer le caractère « post-colonial » de la situation des habitants des banlieues ne facilitera pas une alliance de tous les opprimés ; cette position repose sur l’idée (absurde et fondamentalement religieuse) que tous les « Blancs » opprimés devraient s’identifier avec les opprimés « non blancs » ; qu’ils devraient se sentir coupables voire s’identifier aux descendants des esclaves et des peuples colonisés (c’est clairement la « théorie » des Indigènes de la République, position proche des conceptions de Quadrelli et de ses amis « guérilleristes »). Comme si le servage hier et l’esclavage salarié aujourd’hui était une sinécure pour les opprimés et les prolétaires « blancs » !

Une telle idée est totalement baroque, comme le montre ce qui est arrivé, dans les ex-pays coloniaux, aux quelques « Blancs » qui ont activement soutenu les mouvements de guérilla « noirs » ; dans la plupart des cas (l’Afrique du Sud étant pour le moment une exception, mais pour combien de temps ?) ils sont partis quelques années après l’indépendance, si ce n’est pas avant. Quand on place la dimension nationale, et la dimension « raciale » au-dessus de la lutte des classes, les opprimés appartenant à l’ex-groupe ethnique dominant (les « Blancs ») deviennent la cible d’une forte suspicion. Et quand le nouveau pouvoir « non blanc » est incapable de remplir ses promesses, ils constituent un bouc émissaire parfait pour la haine nationale et raciale.

Ces contradictions national-ethniques sont aussi évidentes dans les mouvements de guérilla islamistes au Liban ou en Irak. Même à l’intérieur de l’Oumma musulmane, les éléments nationaux et ethniques (imaginaires) sont plus puissants que l’unité religieuse musulmane supposée. Mettre toujours l’accent sur la « race » (les concepts de « Blancs » et de « Noirs » ont une longue histoire négative, que personne ne peut ni cacher ni nier) dans les conflits sociaux, même si une telle démarche est conçue comme une étape provisoire préparant plus tard une unité plus vaste, ne peut conduire qu’à une impasse.

Le fait de promouvoir la « négritude » comme un moyen de changer radicalement la société est absurde dans un pays où la majorité de la population est et sera « blanche ». Si une organisation défendant cette position veut efficacement promouvoir la « fierté noire » et obtenir plus de pouvoir au sein de la société bourgeoise, il n’y a que deux solutions réalistes pour elle :

-   soit elle appelle au développement de communautés séparées (une mesure qui ne gêne pas du tout la classe capitaliste) : c’est la position du groupuscule de la Tribu Ka,

-   soit elle combat cyniquement pour intégrer une fraction plus importante de la « « bourgeoisie noire » au sein des couches dirigeantes blanches (c’est la position du CRAN).

Il n’existe pas de statistiques ethniques détaillées en France mais même s’il y a, disons, 3 millions de Français « noirs » (qui ont au moins un parent africain ou antillais) et 3 millions de Français « arabes » (qui ont un parent arabe, turc, berbère, iranien, etc.), les « non-Blancs » (toutes classes mélangées) représentent moins de 10% de la population française. Défendre une stratégie opposant les « Blancs » et les « non Blancs » n’amènera rien de bon aux exploités « de couleur » (comme si les « Blancs » n’avaient pas de couleur !), en France ni dans aucun Etat européen.

Il n’y a aucune chance que les populations « noires » deviennent un jour une majorité démographique dans les métropoles impérialistes. (Ainsi la citation « Retourne dans ton pays, homme blanc, nous n’avons pas besoin de toi » qui ouvre l’article de Quadrelli, est particulièrement inadéquate, pour ne pas dire ridicule, dans un article traitant des réalités sociales en France.) C’est une des nombreuses raisons pour lesquelles la classe ouvrière - qu’elle que soit la couleur ou la nationalité de ses membres est la seule force libératrice, si tant est qu’une révolution socialiste soit possible.

Y.C.

Remerciements

Merci à Wil Barnes, Ben Seymour, B., H., C., N. et R. pour leurs critiques pertinentes d’une première version de ces articles. Même s’ils ne partagent pas toutes mes opinions et ne sont absolument pas responsables de mes éventuelles erreurs, et même si je n’ai toujours su répondre à leurs questions, ce texte doit beaucoup à leurs remarques fraternelles.

Notes

1. Apparemment, selon la présentation du livre disponible sur Internet, il s’agirait d’un partisan de l’ « histoire orale », technique très à la mode dans les années post-68. L’histoire orale consistait, de façon assez naïve, à croire que le travail d’un historien était de « donner la parole » à ceux qui ne l’ont pas habituellement, donc bien sûr plutôt aux exploités, hommes et femmes, et aux minorités qu’aux exploiteurs. Cela pouvait avoir des résultats très utiles, mais en même temps cela réduisait l’Histoire à des millions d’histoires individuelles, séparées les unes des autres (ou alors inscrites dans des continuités éternelles, pseudo-naturelles et terriblement déterministes : la lignée familiale, le genre, la « race », la relation des hommes avec la Terre Mère nourricière, les corporations de métiers artisanaux), toutes présentées comme étant du même intérêt, par souci de ne pas hiérarchiser les individus. En somme, on remplaçait l’histoire traditionnelle, superficielle et mystificatrice des « grands hommes » par celle des sans-grade, des anonymes. Le problème est que cela permettait tout autant, sous couvert de neutralité, de faire passer en contrebande des idéologies conservatrices : 2.
-   l’apologie des vertus de la ruralité (très présente chez les historiens conservateurs en France, et prisée aussi par les partisans du retour à la terre, membres des communautés, etc.) ou de l’artisanat,
-  
-   la nostalgie de la simplicité et de l’authenticité présumées des peuples primitifs (cf. la vogue des Indiens d’Amérique dans des ouvrages où les mœurs patriarcales de ces sociétés ne sont jamais critiquées pas plus que l’autorité des chefs ou des anciens sur la tribu),
-  
-   ou le pathos de la « sororité » féministe et la solidarité supposée de tous les membres d’une minorité dite « raciale » (ce type d’ouvrages évacue les contradictions de classe au sein de ces communautés imaginaires de « race » et de « genre » et vante la nature « féminine » ou l’essence plus conviviale, festive, désaliénée, que sais-je, de tel ou tel groupe « ethnique »).
-   On retrouve cette démarche en filigrane dans l’article d’Emanuel Quadrelli. C’est probablement ce qui explique pourquoi il préfère s’en tenir aux émotions et aux impressions subjectives de ses interlocuteurs et interlocutrices plutôt que de s’intéresser à des faits et à des statistiques solides, même s’il utilise le langage actuel des spécialistes des sciences sociales, friands de la « déconstruction », et qui essaient de nous faire croire que la critique de l’idéologie dominante existerait seulement depuis la fin du vingtième siècle !

Articles précédents :

Banlieues (1) Emeutes et guérilla urbaine, Contes de fées pour radicaux

Banlieues (2) Forces de répression et guérilla urbaine

Banlieues (3) Hypothèses sur les différentes formes de lutte armée


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Ecrit par Wellcome, le Mercredi 3 Octobre 2007, 18:26 dans la rubrique Textes.